La revue littéraire et artistique

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute

Du théâtre on dit couramment qu’il est le lieu de tous les possibles ; de la scène qu’elle est un espace de jeu. Rarement ces deux affirmations auront trouvé meilleur exemple que la pièce Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute de Rebecca Chaillon, programmée au théâtre de Montreuil dans le cadre de Passement de jambes, un temps fort imaginé à l’occasion de la Coupe du monde féminine de football.

Tout au long de cet événement, plusieurs spectacles et conférences ont questionné les rapports entre sport et genre. C’est donc tout naturellement que la metteuse en scène, autrice et membre des Dégommeuses (équipe de foot majoritairement composée de lesbiennes et de personnes trans), Rebecca Chaillon y a trouvé sa place.

Cette performeuse a proposé à certaines de ses coéquipières des Dégommeuses de se joindre à des praticiennes de la scène afin de poursuivre leur objectif – qui est de lutter contre les discriminations dans le sport et par le sport – dans une salle de théâtre. C’est dans les 90 minutes réglementaires (le match de foot retransmis en fond de scène en atteste) et sur un plateau recouvert de la terre des terrains, que cette équipe, devenue troupe, va se saisir des codes du foot pour questionner ses enjeux lorsqu’il est pratiqué par des femmes, et plus largement ce que c’est qu’être une femme dans le sport, et dans la société. Des gradins de stade au terrain, en passant par les vestiaires, Rebecca Chaillon n’élude rien, et prend son temps en prolongeant certaines scènes à l’envie pour faire surgir poésie, violence ou désir. Ainsi nous assistons à des habillages et déshabillages en série, contemplons le (très) long baiser que se donnent les capitaines de deux équipes ou comptons les jongles d’une joueuse, qui arrivent à transformer le public en authentiques supporters.

Car ce qui intéresse Rebecca Chaillon c’est évidemment le foot en tant que tel – ce que cela signifie d’être dans une équipe, de supporter, de redessiner son corps dans le sport – mais plus encore le miroir que cela tend à la société tout entière : Qui fait partie du collectif ? Qui rejette-ton ? Que supporte-t-on ? Jusqu’où ? À quel point peut-on accepter son corps, son sexe, le changer ?

C’est une véritable histoire politique des corps qui se déroule sous nos yeux, et qui se dit avec les mots du foot : « Je deviens le corps interdit et laid, et dans la surface de réparation, m’aimer un peu » peut-on lire à un moment sur un bandeau défilant. Il devient de plus en plus évident au fil du spectacle que le football est un langage et que comme dans toute langue, le féminin a du mal à s’y imposer, qu’il faudra se le réapproprier en luttant pied à pied. C’est autour de ces expériences diverses de réappropriation que se construit d’ailleurs le débat, qui tient presque lieu de mi-temps dans le spectacle, pendant lequel les performeuses s’assoient, le temps de confronter leur expérience, leur vision et leur attente au sujet du foot féminin.

Mais loin de s’en tenir à une réflexion intellectuelle, Rebecca Chaillon, osons la métaphore sportive, mouille le maillot. Tout à tour spectatrice, arbitre, entraîneuse, elle est la mère-nourricière (allez-y, vous comprendrez) de l’équipe et du spectacle.

Et c’est qu’elle a un compte à régler avec le sport : « Le foot c’est pas pour moi, personne ne me l’a proposé, dans la cour personne ne m’a passé le ballon. Je pense que c’est parce que je suis noire, ou parce que je suis une fille ou parce que je suis trop grosse ou parce que je suis une fille noire trop grosse. »

Au croisement de toutes les discriminations, l’intime devient politique. On ne lui passe pas la balle ? Qu’à cela ne tienne, elle l’attrape. On en fait la cible de nos tirs ? Pas grave, tant qu’elle occupe le terrain. Et ce jusqu’à faire un véritable bras d’honneur au fameux « l’important c’est de participer » du Pierre de Coubertin qui pensait que la participation des femmes aux jeux Olympiques en ferait des « olympiades femelles, inintéressantes, inesthétiques et incorrectes ». C’était compter sans Rebecca Chaillon, sa beauté et sa force de femme incorrecte !

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, de Rebecca Chaillon, Théâtre de Montreuil. Dates des prochaines représentations à suivre !