La revue littéraire et artistique

Les Mots dans la peinture, Michel Butor – Flammarion

Dans cet essai, Michel Butor se donne pour objet d’éclairer le rapport entre mots et peinture à travers l’étude de 55 œuvres majeures du répertoire de la peinture occidentale de la Renaissance au XXe siècle.

« Des mots dans la peinture occidentale ? Dès qu’on a posé la question, on s’aperçoit qu’ils y sont innombrables, mais qu’on ne les a pour ainsi dire pas étudiés. Intéressant aveuglement, car la présence de ces mots ruine en effet le mur fondamental édifié par notre enseignement entre les lettres et les arts. Toute notre expérience de la peinture comporte en fait une considérable partie verbale. Nous ne voyons jamais les tableaux seuls, notre vision n’est jamais pure vision. »

Les Mots dans la peinture. Le titre résume le projet de Butor, ses ambitions et limites. Il s’agit bien d’étudier les mots dans la peinture, soit donc la manière dont les mots font peinture, deviennent indissociables du matériel pictural. Tout au plus, Butor s’autorise une incursion dans l’environnement verbal immédiat du tableau : titre et étiquette destinés, a priori, à renseigner le public du musée ou de l’exposition sur le sujet, la technique utilisée, la date et le contexte de production de l’œuvre.

Le corpus de Butor fait se côtoyer des œuvres canoniques et/ou représentatives d’une période donnée avec d’autres plus confidentielles – œuvres méconnues ou cas-limites – choisies tout exprès, à ce qu’il semble, pour les besoins de l’étude. C’est ainsi que l’on apprend que La Joconde de da Vinci a donné son nom à une œuvre très peu connue en comparaison (quelle œuvre ne l’est pas ?!), signée René Magritte. En dépit d’un évident fossé temporel et stylistique, la seconde ne manque pas de faire écho à la première. Plus encore, la connaissance de La Joconde de da Vinci est un préalable nécessaire à la « bonne réception » de celle de Magritte. Sauf qu’ici, ce n’est pas la ressemblance entre les deux Joconde que le public est invité à interroger, mais bien leur dissemblance.

« Ce n’est pas seulement la situation culturelle de l’œuvre, tout le contexte dans lequel elle se présente à nous, qui est transformé par le titre : la signification de cette organisation de formes et couleurs change tout au long de la compréhension parfois fort progressive de ces quelques mots (…) ».

Ce que nous montre ici Michel Butor, c’est que les mots, ceux du titre de l’œuvre ou de l’étiquette qui l’accompagne, servent souvent de point de départ à l’interprétation de l’œuvre picturale, avant même que le matériel pictural proprement dit n’entre en jeu. D’où il vient qu’en matière de peinture, les mots jouent un rôle presqu’aussi essentiel que ce qui est peint.

Un autre volet important de cet essai concerne la mise en scène des mots dans la peinture ou comment certains peintres ont choisi d’intégrer des mots à leur composition. Discrets ou saillants, à caractère explicatif ou esthétique, les mots occupent une place insoupçonnée dans la peinture, et partant, modifient notre rapport à l’œuvre. C’est donc un nouveau pan de la critique picturale qui s’ouvre avec cet essai, dont Butor parvient à montrer qu’il s’applique à des œuvres très différentes, que ce soit sur le plan du style, de l’époque ou du degré de notoriété. J’en veux pour preuve le vent rafraîchissant que l’auteur fait souffler sur des toiles dont le sens semblait à jamais figé, après que des années, des siècles de critique sont passés par là.

Tout de même, je dois dire que je suis moyennement d’accord avec l’idée d’un sens enfermé délibérément dans la peinture par son auteur et dont les mots (titre, légende, dédicace, signature…) qui la composent et l’environnent seraient garants. Tout se passe comme si le déchiffrement de l’œuvre, son interprétation, avait pour seul objet la restitution de l’intention du peintre. En cela, les mots joueraient un simple rôle de guide ou d’indicateur, plutôt que d’être envisagés dans leur complémentarité ou leur continuité avec le dessin. L’auteur compare ainsi la peinture à une « partition picturale », ne laissant qu’une faible marge de manœuvre à celui qu’il nomme « l’interprète » de l’œuvre :

« Le compositeur écrit avec des notes et des mots ce que je dois faire (moi-même si j’en suis capable) pour nous faire entendre telle œuvre, de même avec des schémas et des mots, le peintre ce que je dois faire (ou quelque interprète) pour nous faire voir telle autre. ».

Pourtant, tout chez l’auteur trahit l’humilité de l’esthète face à une œuvre dont la complexité le dépasse. Ses propres mots, tantôt rares et précis, tantôt abondants et aériens, sonnent à certains égards comme un aveu d’impuissance. Au lieu d’une vérité unique de l’œuvre, le critique fait émerger une kyrielle de foyers sémantiques.

« Imaginons sur une toile une forme triangulaire peinte la pointe la plus aiguë vers le haut ; si elle a le titre « arbre », je comprends qu’il s’agit d’un arbre, je lui donne un tronc, des branches (…) ; si c’est un simple numéro qui la désigne, alors, la plupart du temps, mes associations seront libres, parfois riches, et la forme flottera, se déformera sous mes yeux selon mon humeur, parfois fort pauvres. »

Les Mots dans la peinture, Michel Butor, réédition Flammarion, mai 2019.