La revue littéraire et artistique

Soif, Amélie Nothomb

Le dernier roman d’Amélie Nothomb, Soif, dont la verve poétique n’est pas sans rappeler celle des premiers textes de l’écrivaine, est une réussite.

La Passion du Christ, c’est le thème – certes exploité à l’envi par nombre d’artistes – qu’Amélie Nothomb a choisi. La profonde empathie dont elle fait preuve à l’endroit du messie  n’en est pas moins extraordinaire et troublante, d’autant que le texte est écrit à la première personne du singulier.

Quelques fanatiques hermétiques à toute réécriture des textes sacrés vont probablement crier au blasphème ou dénoncer la provocation : « quelle outrecuidance de parler au nom du fils de Dieu ». D’autres, antireligieux, refuseront de le lire par principe ou par lassitude. Ils se privent d’un plaisir littéraire bien innocent et passent à côté des questions passionnantes que le livre soulève : Jésus a-t-il pu douter de sa foi ? Comment pardonne t-il ? Pourquoi Jésus accepte-t-il la condamnation sans résister ? Comment Dieu, qui n’est qu’amour, peut-il aimer puisqu’il n’a pas de corps ? Qu’engendre l’omniscience ?
Les quelques anecdotes triviales, parfois comiques, qu’imagine l’auteure concerant l’entourage du Christ (à savoir les époux de Cana, la Vierge, Marie de Magdala, les apôtres…), permettent une identification avec ces figures bibliques habituellement distantes et devenues sous la plume de l’écrivain imparfaites comme nous. 

Que dire du style de ce roman ? Somme toute, si le message est complexe, philosophique, voire mystique, l’écriture parvient à être fluide parce que lapidaire. Les phrases sont souvent des assertions, les verbes sont performatifs. L’économie de propos permet d’aller droit au but. Amélie Nothomb nous frappe le cœur. Ce qui est logique : Soif est un roman qui célèbre le corps comme instrument de jouissance. Chez Nothomb, le corps du Christ n’est pas un corps « glorieux ». Entendu au sens purement théologique, le corps glorieux désigne le corps de Jésus après sa résurrection, puis, par extension, ceux auréolés de lumière des Saints, des anges et des élus qui iront au Paradis (Giorgio Agamben dans son essai Nudités, donne l’exemple des béats, qui ont un estomac et des organes sexuels mais qui ne mangent pas et n’ont pas de relation physique). Au contraire, le Christ est le plus incarné de tous les hommes : il aime de façon charnelle, il a sommeil, il a soif. Nous sommes aux antipodes de l’image d’ascète austère que l’on a habituellement du fils de Dieu :

… j’ai vécu au jour le jour sans trop réfléchir aux conséquences. J’aime cette version ou je n’ai été qu’un homme – et comme j’ai aimé l’être !

La crucifixion aura été l’ultime et terrible façon pour Jésus de ressentir son corps. Ce texte ne prétend pas répondre à la question de savoir pourquoi Jésus se laisse crucifier. Ce mystère pourrait nous désespérer, il nous invite à l’humilité : quelque chose nous dépasse, nous ne sommes pas en mesure de l’appréhender, et le faut-il ?

Soif, Amélie Nothomb, Albin Michel, août 2019.