La revue littéraire et artistique

Au Pays des konbini

J’ouvre, avec ce frémissement propre au plaisir anticipatoire[1], les premières pages du best-seller de Sayaka Murata, La fille de la supérette, et je suis invité à pénétrer le monde des supérettes japonaises appelées konbini, titre accordé à la traduction française de ce maigre récit publié en 2016. Le personnage principal, Keiko Furukura ne ménage pas ses efforts. Elle se veut une employée méticuleuse et quelque peu singulière, sous l’envoûtement du chant de SmileMart, son konbini qui se veut, lit-on plus loin, un « lieu de découverte, de plaisir et de joie » (139). Dès l’enfance, elle se démarquait par ses comportements étranges, dont le caractère atypique évoque un mode de pensée neurodivergent :

« A l’école, je n’arrivais pas à me faire d’amis, mais je n’étais pas non plus victime de brimades. Tant que je parvenais à garder pour moi mes remarques excentriques, primaire et collège se déroulèrent sans encombre » (19).

         L’univers très hiérarchisé et phallocratique du SmileMart entre en résonance avec les mésaventures autobiographiques qu’Amélie Nothomb a romancées dans son Stupeur et tremblements (1999). L’on pense aussi à la sagesse des petites gens comme la concierge Renée, évoquée dans les pages de L’élégance du hérisson (2006) de Muriel Barbery, auteure qui, soit dit en passant, fait intervenir un personnage japonais dans son récit. Sayaka Murata partage le succès littéraire de ses deux consœurs françaises puisque son livre a également été gratifié d’une récompense littéraire prestigieuse — le prix Akutagawa, l’équivalent du Goncourt au Japon. Dans une scène de La fille de la supérette qui met en lumière le despotisme du patron du konbini, un des employés, Shiraha, fulmine :

« Eh bien, qu’est-ce qu’il se la raconte, pour un simple gérant de konbini ! Quand on travaille dans une supérette, on est souvent pris de haut. J’aime bien voir la tête de ces personnes qui nous méprisent, je trouve ça intéressant » (64-5).

         Au fil de la lecture empreinte des délices de la fiction, l’on voit poindre une critique sociale dans laquelle le statut de la femme au sein du monde du travail n’est guère envieux, pas plus que celui du célibataire ou de l’inactif surnommé péjorativement freeter[2] dans une société qui cherche à valoriser l’utilité de ses citoyens : « Le patron utilise souvent le terme “utile”, si bien que j’en viens à me demander s’il s’applique à moi. Peut-être mon travail vise-t-il à faire de moi un outil dont on puisse se servir » (79), s’interroge la narratrice. Dans cette culture à l’instinct grégaire, la communauté tend à assujettir ses membres :

« Un homme, ça doit travailler, se marier, puis une fois ce cap passé, gagner encore plus d’argent et faire des enfants. Il est l’esclave de la communauté. Condamné à une vie de travail. Même mes testicules appartiennent à la communauté » (98).

C’est merveille que de se savoir stimulé sur le plan de la cognition de manière aussi romanesque !

[1]Sur le plaisir anticipatoire, voir La séduction de la fiction (Paris : Hermann, 2019), 81-4.

[2]Ce terme se retrouve défini dans cette traduction immersive de Mathilde Tamae-Bouhon comme suit : un individu « sans emploi ou travaillant à temps partiel, à l’exception des femmes au foyer et des étudiants » (21).

Sayaka Murata, La fille de la supérette, Paris : Denoël, 2019, Folio 6633.

Jean-François Vernay est essayiste, écrivain de fiction et chercheur en littérature, Jean-François Vernay a signé plusieurs ouvrages dont Panorama du roman australien des origines à nos jours (Paris, Hermann, 2009) et Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris : Complicités, 2013), tous deux disponibles en traduction. Son dernier livre en date, paru en 2019 chez Hermann, investit le champ des études littéraires cognitives et explore l’irrésistible pouvoir de séduction de la fiction auquel le lecteur se soumet volontiers tel un amoureux transi.