La revue littéraire et artistique

La Fin de l’homme rouge, aux Bouffes du Nord

Svetlana Alexievitch est née en 1948 en Ukraine. Journaliste et femme de lettres elle a parcouru durant quarante ans les routes de l’ex-URSS pour aller à la rencontre de ceux qui ont vécu l’effondrement du bloc soviétique ; ceux qui, comme son propre père, ont cru à l’idéal communiste, lui ont sacrifié leur vie et ne réussissent pas à comprendre le monde qui lui a succédé.

De ces conversations entendues dans la rue ou sur la place Rouge, de ces témoignages recueillis dans les cuisines, est né le livre La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement. Suite à cette publication l’autrice a reçu le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Emmanuel Meirieu a tiré de ces centaines de pages sept témoignages afin de restituer sur scène ce que fut l’espoir socialiste, l’enfer du stalinisme et les conséquences de la perestroïka. C’est toute la tragédie de ce que fut l’Union soviétique que nous racontent ceux qui l’ont subie, ceux qui l’ont construite, ceux qui l’ont portée, et qui sont parfois la même personne.

À travers le choix des témoignages, le metteur en scène met particulièrement en évidence les différences générationnelles, les relations familiales impossibles, la folie et la mort qui se transmet aux enfants, notamment à travers une célébration perpétuelle de la guerre : « Au fond, nous sommes des guerriers. Soit nous étions en guerre, soit nous nous préparions à la faire. Nous n’avons jamais vécu autrement. » En guerre pour défendre la révolution d’Octobre, l’idéal communisme, celui qui avait réussi à envoyer le premier un homme dans l’espace, celui qui allait rendre les hommes égaux, celui qui rendait les hommes fiers d’appartenir à ce grand et bel empire… « Face à ça que pèse la vie humaine ? » semblent se demander tout à tour les témoins qui défilent sur scène : la mère qui pleure son fils, tellement imprégné des valeurs inculquées qu’il s’est suicidé à 14 ans pour échapper à la vie absurde que lui promettait le nouveau monde ; Alexandre, fils d’un aviateur dont la plus grande fierté aurait été de sacrifier ses enfants pour le Parti…

À l’image du livre qui donne largement la parole aux nostalgiques de l’époque soviétique, nous écoutons ici le récit d’Anna qui a grandi au goulag, au Kazakhstan, auprès de sa mère condamnée aux travaux forcés. Elle dit son deuil impossible de ce grand et bel empire auquel elle appartenait et qui, en s’effondrant, l’a laissée orpheline. « Mais peut-être mon fils ne vous raconterait-il pas la même histoire ? » remarque-t-elle avant de laisser la place à celui-ci, militaire décoré en Afghanistan, qui a changé de vie et voudrait émigrer pour donner une existence meilleure à sa fille.

Plus symbolique encore est peut-être le témoignage vidéo qui clôt la pièce, celui d’un vieil homme, membre du parti communiste depuis 1922, qui a appelé son fils Octobre et dresse un amer constat : « Au lieu de la dictature du prolétariat vous avez la loi de la jungle : dévore les plus faibles et rampe devant les plus forts. » Au nom de l’utopie qui voulait que tous les hommes deviennent frères, que l’avenir soit radieux, Vassili, alors adolescent, a dénoncé son oncle qui mourra d’avoir eu le tort de ne pas avoir donné son peu de blé à l’armée rouge…

Mais avant le témoignage de celui qui déclare vouloir « mourir communiste » nous aurons entendu les vies massacrées par l’Afghanistan, par Tchernobyl (merveilleuse interprétation de Maud Wyler qui parvient, dans le terrible témoignage d’une femme au chevet de son mari irradié, à faire entendre l’amour plus fort que tout), par ce système totalitaire dont les victimes sont innombrables. Paradoxalement, alors que ce régime ne pouvait que faire perdre aux hommes leur humanité, nombreux sont ceux à se rappeler l’importance de la poésie, des livres, des valeurs d’entraide et de partage qui régnaient dans ces années-là et que les témoins aiment à opposer au capitalisme triomphant qui a envahi, en l’espace de quelques jours, la Russie.

Svetlana Alexievitch le confirme : « En Occident le capitalisme est déjà vieux, mais chez nous, il est encore jeune, avec des crocs tout neufs ». Il est prêt à déchiqueter les hommes, et jusque de la façon la plus littérale qui soit puisque nombreux sont ceux réduits à vendre leurs organes, quand on ne leur vole pas.

Figurant le monde détruit dans lequel a dû apprendre à vivre l’homo sovieticus, le plateau du théâtre représente un no man’s land totalement dévasté. Sur ce champ de ruines où plus rien ne tient debout, s’élèvent des voix pour essayer de dire au plus près ce que c’est que de tout perdre, et surtout les valeurs sur lesquelles se construisaient les vies.

On sort des Bouffes du Nord secoué par la puissance de ces témoignages portés par des performances d’acteurs (Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grinberg, Jérôme Kircher, Maud Wyler, André Wilms et la voix de Catherine Hiegel) qui, tous, mettent leur talent au service du texte, prêtent leur voix, belle et forte, à ces femmes et hommes rouges qui vivent dans un pays qui n’existe plus.

La Fin de l’homme rouge, aux Bouffes du Nord jusqu’au 2 octobre 2019, mise en scène et adaptation par Emmanuel Meirieu.