La revue littéraire et artistique

Pour un monde flamboyant de nuances

Siri Hustvedt, Une femme regarde les hommes regarder les femmes. Arles : Actes Sud, 2019.

Siri Hustvedt, Les mirages de la certitude : Essai sur la problématique corps/ esprit. Arles : Actes Sud, 2018.

Les mirages de la certitude (2018) et Une femme regarde les hommes regarder les femmes (2019) constituent le prolongement d’une démarche qui entre en résonance avec un précédent livre documentaire intitulé Vivre, Penser, Regarder (Actes Sud, 2013). Derechef, la lauréate 2019 du Prix Charles Veillon s’adonne sans retenue à sa passion pour l’essai afin d’évoquer une gamme élargie de formes d’art (peinture, sculpture, installation, littérature, cinéma, photographie, danse, etc.) aux cotés de réflexions sur les disciplines qui touchent à l’esprit : la psychanalyse, la psychiatrie, les neurosciences, et les sciences cognitives. Depuis La femme qui tremble : une histoire de mes nerfs (Actes Sud, 2010), les lecteurs savent que Siri Hustvedt est neurodivergente. Cette condition explique la raison pour laquelle ces disciplines, qu’elle tient pour essentiellement masculines, renseignent à la fois son corpus de livres de fiction et de documentaires.

Les dyades antinomiques semblent être une invention de la philosophie occidentale née sous la plume de ses figures de proue comme Platon et Descartes qui les affectionnaient tout particulièrement pour présenter et développer leurs idées de manière analogique ou contrastive. Au contraste, Siri Hustvedt préfère la nuance ; à la séparation, le lien entre les choses. Les mirages de la certitude est donc un essai sur la relation parfois complexe qui sous-tend un certain de nombre de dyades : corps/esprit, esprit/cerveau, inné/acquis ou nature/culture, rigidité/ malléabilité du cerveau, rationalité/ imagination, âme/esprit, pour ne citer qu’elles.

Siri Hustvedt reprend à son compte la démarche de Montaigne mâtinée de scepticisme, celle incarnée dans sa formule « Que sais-je? ». Grâce à ces deux essais qui fourmillent de remises en question, l’auteure instille le doute chez ses lecteurs en même temps qu’elle fait ressortir les faiblesses d’une démarche scientifique qui serait suspecte :

« Le présent essai interroge la certitude et prône le doute et l’ambiguïté […] » (MC : 28).

Le soupçon porterait sur les connaissances scientifiques à tout le moins lacunaires, les résultats parfois datés au regard des techniques modernes et de l’évolution du savoir, l’emploi d’une terminologie erronée qui fausse la perception de la vérité, ou des hypothèses trop durables qui s’installeraient dans le temps en devenant des vérités. Siri Hustvedt fait le relevé des inexactitudes et incohérences qu’elle a pu déceler dans sa lecture de travaux scientifiques. A cela s’ajoutent un réductionnisme au moyen de « fragments commodes » ou de «demi-vérités comme si c’en étaient d’entières » (MC : 77), des taxonomies et thèses concurrentes qui font de la recherche une véritable tour de Babel où chacun créé son propre langage et façonne sa propre vision des choses, sans parler des interprétations orientées par « l’influence inconsciente exercée sur nos perceptions » (MC : 86).

Dans Une femme regarde les hommes regarder les femmes[1], Siri Hustvedt creuse davantage cette zone liminaire ou interstitielle, désignée comme « grise », et réorganise cette frontière poreuse entre ces catégories dualistes que nous prenons pour étanches : intellection/émotion, masculin/féminin, bonté/méchanceté, héroïsme/pénitence, vertu/ vice, corps/esprit, etc. L’auteure américaine s’explique en ces termes :

« La zone grise, ce sont ces parages où les définitions se délitent, où le langage ordinaire devient caduc, comme une série de syllabes enfilées de façon absurde. Un autre mode d’expression est requis, un mode qui puisse tenir ensemble des contradictions douloureuses et des ambiguïtés déchirantes. » (FRHRF : 67)

A toucher des points très sensibles comme la misogynie et les inégalités femmes/hommes, elle fait œuvre de militantisme littéraire et invite les lecteurs à ne pas être rivés à ces idées reçues qui gangrènent les rapports humains. Ainsi, Siri Hustvedt, qui compte parmi ces nombreuses « femmes de premier plan » (FRHRF : 38) évoquées dans ces pages, nous invite à voir un monde flamboyant de nuances.

[1] Traduction de : Siri Hustvedt, A Woman Looking at Men Looking at Women : Essays on Art, Sex and the Mind (New York : Simon & Schuster, 2016).

Jean-françois Vernay est essayiste, écrivain de fiction et chercheur en littérature, jean-françois vernay a signé plusieurs ouvrages dont panorama du roman australien des origines à nos jours (paris, hermann, 2009) et plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (paris : complicités, 2013), tous deux disponibles en traduction. son dernier livre en date, paru en 2019 chez hermann, investit le champ des études littéraires cognitives et explore l’irrésistible pouvoir de séduction de la fiction auquel le lecteur se soumet volontiers tel un amoureux transi.