La revue littéraire et artistique

Magma ou l’absence de fusion ?

Un titre magnétique, deux danseurs dont la réputation n’est plus à démontrer et dont l’association s’annonce pleine de promesses, un chorégraphe à la pointe de l’invention, des musiciens sur scène… Une convergence exceptionnelle pour assurer un spectacle exceptionnel. Tel est l’état d’esprit avec lequel je me suis calée dans le fauteuil de la Maison de la Danse, en ce 20 décembre 2019, avec des attentes toutes particulières autour de Marie-Agnès Gillot : Magma était présenté à Lyon à l’occasion des 30 ans de carrière de l’ancienne Etoile.

Décor très épuré : les lumières dévoilent des pans de mur sombres, figurant une sorte de labyrinthe ultra-compact pour la circulation-disparition des danseurs, parfaitement centrés. Atmosphère architecturale et artistique infiniment contemporaine, gris et noirs en maîtres absolus. Le primitif se manifeste d’emblée, sous la forme d’une créature entièrement recouverte de paille, assise sur un côté de la scène, comme plongée dans une profonde réflexion. Dès le début de Magma, on comprend que l’accent a été mis sur l’étirement du temps, pour que puisse sédimenter la réflexion du spectateur.

Mais pour ma part, c’est plutôt la présence des danseurs que j’attends. Les corps ont cette évidence incontestable parce qu’exceptionnelle, forgée par des années de travail, pour laisser jaillir une expression artistique d’une intensité sans faille. Le privilège des danseurs ayant une carrière derrière eux.

En noir de la tête aux pieds, les grands bras blancs libérés, on ne peut qu’admirer la puissance teintée de masculin et tempérée par la grâce de l’ancienne Etoile. Elle touche à tous les répertoires, flamenco (dans un jeu avec son double, Andrés Marín), classique et contemporain. Andrés Marín, quant à lui, nous livre une démonstration de flamenco augmenté, ses talons renvoyant un son démultiplié, la lumière se pliant à ses mains agiles et omnipotentes.

Et pourtant le temps, là encore, s’étire, la démonstration dure et perd de son essence, à trop vouloir en faire, le danseur-démiurge égare son public. La testostérone a du bon, mais il faut la partager, et c’est ce qui manque à ce spectacle d’une heure parfois interminable, comme les notes qui se répercutent à l’infini.  Les duos ne font que mettre en valeur une absence de fusion, la marche de l’un et de l’autre autour de la construction centrale gagnerait à être coupée, les solos se succèdent comme des éléments qui se surajoutent. Si Magma doit s’entendre comme le symbole de la déconstruction, soit, encore faut-il l’incarner pleinement, et remplir crânement le vide.

Les deux danseurs enveloppés de paille, entamant une danse du fond des âges, comme un prolongement de la première créature songeuse du début de spectacle, nous plongent dans une interrogation sans fond. Quant au cri muet jeté par Marie-Agnès Gillot avant sa disparition finale, serait-il un écho à ma déception ? Les esprits de la danse et la définition archaïque du Duende qui ont présidé à cette création ne sont pas arrivés jusqu’à moi…

C’était à Lyon, Maison de la danse, le 19 et le 20 décembre 2019.

Visible également à La Maison de la culture Clermont-Ferrand du mercredi 18 mars au vendredi 20 mars 2020.