La revue littéraire et artistique

Les Jango, Abdelaziz Baraka Sakin

Pour la seconde fois, Zulma, éditeur soucieux de faire découvrir des cultures peu connues en France, traduit de l’arabe (Soudan) vers le français un texte d’Abdelaziz Baraka Sakin initialement paru au Soudan en 2009, récompensé par un prix littéraire, puis rapidement interdit et brûlé dans des autodafés par des autorités religieuses intégristes.

Le romancier soudanais âgé de 57 ans s’était déjà fait remarquer avec son premier ouvrage traduit en français par ce même éditeur, Le Messie du Darfour (2016), récompensé lui aussi de plusieurs prix littéraires.

Exilé en Autriche, Abdelaziz Baraka Sakin, auteur censuré au Soudan (bien que beaucoup lu clandestinement par ses compatriotes et dans nombre de pays africains), est devenu une figure littéraire incontournable.

Comment résumer sans trahir l’intrigue des Jango ? Les Jango sont des travailleurs saisonniers, ils cultivent le sésame, le sorgho et le blé. Ils sont habillés tapageusement, sont avides de femmes, d’alcool, de fêtes et de plaisirs éphémères : en somme, ils brûlent la chandelle par les deux bouts. Deux amis d’enfance, depuis peu au chômage, décident de vivre parmi eux. Ils se mêlent alors aussi aux prostituées, vendeurs de babioles, et autres marginaux. Se joue une farce tragi-comique dont les Jango sont les protagonistes et nos deux amis les spectateurs médusés. Lorsque la modernité et ses machines privent soudainement les Jango de leur manne, la révolte gronde. La sédition des Jango est belle, le désir de vivre prime face à la peur.

Roman du désir, donc, mais aussi de la mélancolie, Les Jango est une indescriptible histoire à tiroirs, fable tour à tour sordide et poétique, qui a la verve des romans picaresques, la noirceur d’Ellroy et la suavité des contes des Mille et une nuits.
L’auteur est un narrateur hors pair dont les nombreux digressions et flash-backs rendent le récit dynamique. On est en prison, dans un bordel, dans une petite maison, au café, on sent les effluves de chicha, l’odeur du café éthiopien et de la gomme arabique : le roman est immersif.

Abdelaziz Baraka Sakin a compris que la responsabilité de l’écrivain consiste à montrer au lecteur la réalité toute nue et la misère de l’homme. Loin de nous désespérer, l’auteur nous libère : pourquoi avoir peur de dire les choses ? Sexe, politique, religion : tout est abordé sans tabou.

Les Jango, Abdelaziz Baraka Sakin, Zulma, 2020